Témoignage de Joseph Oger : histoire du mouvement syndical aux Forges de l'Adour de 1907 à 1920 (suite)
"Qui était Viro ?
Il était fils d'un ouvrier italien immigré en France, marié à une française fixés à Rives de Gier où naquit Alexandre.
A 21 ans, il satisfait aux obligations militaires, il échoue ensuite à Boucau, s'embauche aux Forges de l'Adour à l'atelier de chaudronnerie. Il se maria à une tarnosienne nommée Bouheben, vint habiter chez elle, maison Désert quartier Moura à Garros.
Il prit une part très active dans la préparation et la direction de la grève aux Forges en octobre 1917 en pleine guerre.
A Saubrigues comme dans toutes les communes du Bas-Adour, il y avait de nombreux paysans qui en raison de leur âge appartenaient militairement à des classes territoriales dispensées d'aller au "casse-pipe" au front, mais qui étaient mobilisables à l'arrière. (...)
Sur le lieu de travail, ces paysans ouvriers entendaient les conversations que les ouvriers des Forges demeurant à Tarnos-Boucau-Ondres quelques uns de Labenne-Saint Martin de Seignanx, même de Bayonne, très enhardis depuis la grève du mois d'octobre 1917, tenaient entre eux, ils préparaient la réalisation du programme de la CGT pour l'après guerre, dont le point principal était la diminution de la journée du travail, 8 heures au lieu de 10, 48 heures par semaine au lieu de 60 heures. Il y avait une précision, l'engagement par la CGT de maintenir la production au même niveau.
Suppression de la journée de 24 heures que les ouvriers des feux continus exécutaient tous les quinze jours du dimanche matin 6 heures au lundi matin 6 heures.
Viro s'adressant à un ouvrier paysan de Saubrigues : "Et vous autres travailleurs de la terre vous allez vous croiser les bras, sans participer à cette action salutaire pour les travailleurs ?"
Chez eux il y avait toujours la crainte de "Moussu Lou Meste", le paysan répondit : "Que haram ceu que lou Meste seu dira de hà" (Nous ferons ce que le propriétaire nous dira de faire).
Enfin, le 11 novembre 1918, à 11 heures, le clairon de service sonna la fin du terrible holocauste qui coûta la vie à un million conq cent mille français (1 500 000) jeunes et ralativement jeunes qui ne demandaient qu'à vivre et si possible en paix.
Finie la crainte du Conseil de Guerre pour atteinte à la sûreté de l'Etat et pour propos défaitistes. Au début de l'année 1919, Viro dit à un paysan ouvrier qui travaillait avec lui à l'atelier de chaudronnerie aux Forges : "Dimanche prochain, je vais voir le cousin à Saubrigues, j'espère avoir le plaisir de te rencontrer le midi au bourg".
Ce paysan en rentrant chez lui le samedi soir prévint les voisins : "Viro vient demain à Saubrigues, il sera au bourg à la sortie de la messe, et si on lui demandait de tenir une réunion ?". La proposition fit l'unanimité.
Le lendemain, la réunion eut lieu sous le préau de l'école à Saubrigues. Viro n'avait pas besoin de se concentrer longtemps pour prononcer un discours sur les conditions très dures auxquelles étaient soumis les métayers. Depuis le temps qu'il rendait visite à son cousin, il était connu des voisins, il les entendait maugréer contre le système du métayage qui faisait obligation aux métayers de livrer des douzaines d'oeufs, plusieurs paires de poulets, de canards, de chapons; si le métayer élevait des oies, une paire était due au propriétaire à la Noël ou le 1er de l'An. Pour Pâques, un jambon du premier cochon. A cela s'ajoutait le régime des prestations.
Le régime des prestations paysannes étaient, que le métayer devait exécuter chaque année un certain nombre de journées de travail gratuites sur le domaine personnel du propriétaire. On les appelait "courbades" (corvées) ou "yournades" (journées).
Ces prestations comprenaient, outre le métayer, les équipages de vaches attelées à la charrette, "bros" tout cela gratuitement.
Viro termina son discors en patois : "Vos fils ont connu les affres de la guerre, nombreux sont ceux qui n'en sont pas revenus; il ne faut pas qu'ils se soient battus et qu'ils soient morts pour rien. Nous, à l'usine, nous revendiquons la journée de 8 heures, la suppression des 24 heures, la semaine de 48 heures, et bien vous, travailleurs de la terre, vous devez refuser en bloc les "redevances", les "prestations" et demander une forme de métayage beaucoup plus humaine que celle que l'on vous impose actuellement. Pour vous défendre vous devez vous organiser en syndicat, de cette façon vous serez plus forts et on vous respectera".
Cette réunion eut une grande répercussion dans le milieu paysan du Bas-Adour; Viro était très sollicité, chaque dimanche, il assurait une et quelquefois deux réunions : une à la sortie de la messe, l'autre l'après-midi ou dans la soirée.
Pendant tout le printemps et une partie de l'été de l'année 1919, Viro était le seul militant pour assurer l'immense travail que représentait l'explication de la nécessité de l'organisation de la lutte par le syndicat avec l'appui de la Fédération de l'Agriculture affiliée à la Confédération Générale du Travail (CGT) et aussi du syndicat des métaux des Forges de l'Adour... "
à suivre...