Dans la rubrique nécrologie de la famille Magnin...
Le Courrier de Bayonne retrace le décès de Madame Magnin dans son édition du 16 novembre 1900... Nous sommes dans la pleine époque "paternaliste" et nous assistons à la prise de position patronale d'un organe de presse...
Un affreux malheur vient de frapper dans ses plus chères affections Monsieur Magnin le fondateur et l'éminent directeur des Forges du Boucau.
Sa femme est morte mercredi dernier à l'âge de 52 ans; une pneumonie infectieuse l'a emportée en quelques heures et ses obsèques ont eu lieu ce matin à 9 heures et demie.
La population du Boucau et de Tarnos a tenu à s'associer au deuil qui frappait Monsieur Magnin.
Sans un mot d'ordre, tous les ateliers des usines ont demandé à chômer pour pouvoir suivre le convoi de cette femme de bien, et le travail a été suspendu.
Aussi le parc qui entoure la villa où habite le directeur des Forges était-il envahi par une foule de plus de 1800 ouvriers, groupés par ateliers, et par les nombreux amis de Monsieur Magnin venus de Bayonne et ses environs.
La Villa de la Direction
La levée du corps a eu lieu à l'heure précise et le cortège s'est mis en marche vers l'église des Forges.
Derrière le clergé venaient les jeunes filles des ouvroirs et des écoles dirigées par les Soeurs de la Sagesse.
Le cercueil disparaissait sous les couronnes, et le nombre en était tellement considérable que chaque atelier ne pouvant placer la sienne, un grand nombre ont dû être portées à la main. Les cordons du char étaient tenus par MM. Dumontel, maire du Boucau, conseiller d'arrondissement, Devert, maire de Tarnos, Edmond Foy, président de la Chambre de Commerce de Bayonne et Viguerie, sous-préfet de l'arrondissement de Bayonne.
Monsieur Magnin a tenu à accompagner jusqu'à sa dernière demeure la compagne fidèle de sa vie et en tête du cortège et à côté de lui, se trouvaient ses deux fils.
Monsieur de Montgolfier, directeur de la Société des Forges et Aciéries de la Marine, Monsieur Bonassier, son représentant à Paris, faisaient partie du deuil ainsi que le Père Mourot, supérieur de l'Institution Saint Louis de Gonzague et de nombreux voisins et amis.
C'est Monsieur de Curé de Tarnos qui a fait la levée du corps, entouré d'un nombreux clergé dans lequel on remarquait Monsieur Pradère, vice-archiprêtre de Saint André de Bayonne et le curé-doyen de Saint Martin de Seignanx.
La cérémonie funèbre a eu lieu à l'église des Forges, nouvellement construite, dont tous les autels avaient leurs cierges allumés. Le maître-autel tendu de draperies noires faisait contraste dans le plein éclairement de la nef par la lumière du jour, augmenté par la blancheur de la pierre neuve.
L'église même avec ses galeries a été insuffisante pour recevoir les rangs pressés du cortège; à elles seules, les femmes remplissaient la nef.
Pendant le service funèbre, divers morceaux ont été chantés; et sur cette foule recueillie où cette voix vibrante d'émotion a produit le plus grand effet.
Monsieur le curé de Tarnos, avant l'absoute, a pris la parole et a fait l'éloge de Madame Magnin pour le bien qu'elle avait fait autour d'elle et a loué sa foi et son amour en Dieu qu'elle manifestait même aux dernières heures de son agonie.
Au départ du cortège, le ciel s'est subitement rembruni et c'est sous la pluie et la grêle qu'on s'est dirigé vers le cimetière du Boucau où Madame Magnin dormira son dernier sommeil, qui sera calme et doux, car, venue au Boucau jeune et adorée, au moment où les usines émergeaient de ces dunes de sable, elle s'y trouva au milieu de ceux dont sa charité proverbiale chercha à atténuer les souffrances et les amertumes.
Nous adressons à Monsieur Magnin et à ses enfants nos plus sincères condoléances.
Dans la grande oeuvre de transformation industrielle qu'il avait entreprise, le créateur des Forges du Boucau eut en sa douce compagne un collaborateur moral puissant; non seulement, elle était la joie de son foyer et faisait oublier au directeur de cette belle usine les fatigues de son pénible labeur journalier mais elle aimait à visiter les fmailles nombreuses d'ouvriers, pénétrait leur âme, connaissait leurs besoins et leurs détresses cachées, les atténuant par ses bienfaits et ses encouragements.
Auprès de son mari, elle palliait les fautes de son personnel, savait obtenir son indulgence, et on peut dire, sans crainte d'être démenti, si les travailleurs du Boucau sont restés sourds aux appels des désorganisateurs du travail, elle y contribua par l'influence de sa bonté et les rares qualités de son coeur.