Témoignage de Joseph Oger : histoire du mouvement syndical aux Forges de l'Adour de 1907 à 1920 (suite et fin)
"Des pourparlers furent engagés entre métayers et propriétaires, ils aboutirent à des négociations, ce négociations eurent lieu au Palais de Justice de Dax entre une délégation des syndicats de Métayers et une délégation de propriétaires, sous la présidence de Monsieur le Préfet des Landes et du Sous Préfet de Dax, et eurent pour résultat final la signature d'un document désigné sous le nom "D'accords du 11 mars 1920".
Cet accord baclé sous la pression des évènements était tellement ambigü qu'il ne donnait satisfaction à personne, il avait fait naître de grands espoirs chez les métayers, ils y croyaient, il a été au contraire la cause de nombreux malentendus. Il n'a pas été observé par les propriétaires.
Les métayers se plaignaient de n'avoir pas obtenu assez, et les propriétaires regrettaient d'avoir trop cédé.
Les propriétaires continuèrent à donner congé aux métayers qui avaient joué un rôle éminent au cours de la campagne de revendications, ils réclamaient à corps et à cris l'expulsion de Viro, "l'italien" déserteur de l'armée italienne, militant anarchiste, payé par Moscou pour créer des Foyers Révolutionnaires dans le Bas-Adour. "La Petite Gironde" et toute la presse de droite fit chorus. Viro fut arrêté, écroué à Dax, le jour fixé pour sa comparution devant le tribunal correctionnel nous étions nombreux sur la place devant le Palais de Justice de Dax venus de Boucau Tarnos et des communes du Bas-Adour.
Congrés paysan et ouvrier en 1926
Sur le coup de 10 heures, un Monsieur en civil ceint de l'écharpe tricolore (c'était le commissaire de police de Dax) flanqué d'un officier de la gendarmerie nationale, nous demanda à quoi était dû ce rassemblement, un de nous répondit : "Nous venons manifester notre solidarité, au camarade Viro, militant syndicaliste et non anarchiste comme l'a propagé la presse réactionnaire".
Le commissaire répondit : "Viro n'est plus ici, il est parti, où ? Je ne saurai vous le dire".
Au greffe du Tribunal civil on nos confirma la sortie de Viro; c'est tout sans explications, on ne savait rien d'autre. A la Sous-Préfecture de Dax, on refusa de recevoir notre délégation. Nous avons pris le chemin du retour bien persuadés du retour, à Tarnos et au Boucau la nouvelle se propagea comme une tache d'huile, c'était la consternation.
Mais à la maison dite "Désert" où habitait la famille Viro à Tarnos, c'était le désarroi, l'angoisse, la peur du lendemain, la femme de Viro vivait là avec sa vieille mère et ses trois enfants, ungarçon et deux filles jeunes encore, pour eux c'était un grand malheur privés de l'époux, du compagnon, du père et pas de nouvelle pour eux, c'était terrible !
Ce n'est que plusieurs mois après que nous avons appris que Viro avait été expulsé de France vers l'Italie où il avait été reçu sans ménagement. "Que venez-vous faire en Italie ?"
Daprès les rapports de la police française, vous êtes né soit-disant en Italie, soit en France à Rives du Gier (Loire) : "Où exactement ?"
Réponse de Viro : "Je suis fils d'italien immigré en France et né à Rives du Gier" et en plus, vous êtes signalé comme anarchiste dangereux. En Italie nous en avons assez d'anarchistes et de socialistes, en ce moment ils sont à la tête du mouvement des ouvriers italiens qui occupent les usines.
Viro a été refoulé sur l'Espagne (ce pays était sous le régime de Primo de Riviera).
Viro s'est installé à Irun où il gagnait sa vie en travaillant comme plombier-zingueur. Nous lui avons rendu visite, très heureux de le retrouver avec un moral du tonnerre. Son exil a duré jusqu'au début de l'année 1924, à cette époque il y avait en France une très forte poussée de l'opinion publique en faveur du "Cartel des Gauches" qui a remporté les élections législatives du mois de mai 1924.
Congrés paysan et ouvrier en 1930
J'en terminerai avec l'affaire Viro Alexandre, en disant qu'à mon avis son expulsion a été le drame le plus douloureux de la campagne des revendications des paysans du Bas-Adour, préparée et menée avec le concours très actif des militants du Syndicat des Métaux des Forges de l'Adour.
Note : "C'est épisode ayant pour centre personnel, l'envergure de Viro mais aussi la tactique employée par les adversaires des ouvriers et des paysans avec l'aide des pouvoirs publics, cet épisode a eu des conséquences très importantes sur les forces populaires e sur l'opinion de ces forces".
Pendant tous les évènements du début de l'année 1920, la France fut secouée par un mouvement social d'envergure nationale et aux conséquences d'importance capitale; ce fut un grand moment d'agitation sociale en France qui s'est traduit par la grève générale des cheminots à la suite d'un climat excessivement tendu.
Les milieux bourgeois ont été pris de panique car sans train, sans approvisionnement, Paris et la Région Parisienne n'avaient que 15 jours de stocks de vivres."
Témoignage de Joseph Oger, apprenti et ouvrier des Forges, militant syndical CGT, militant socialiste puis communiste à Boucau Tarnos - Novembre 1983.